Les inconvénients des chroniques
J’ai regroupé les chroniques des derniers jours. Les raisons sont simples : précipitation des événements, l’occupation conséquente à ces bousculements et le désir d’avoir un peu de recul suffisant et nécessaire pour ne pas dire et écrire n’importe quoi. Ce mal est un bien. Je n’écris pas pour satisfaire la curiosité impatiente. Je précise que de là où j’écris, vers 3 h du matin, on entend encore au loin (mais tout proche) les explosions des lacrymogènes. Le procureur Yves Dupas ne pourra plus accuser les leaders de la CCAT d’être les commanditaires de ce que les médias et lui désignent par ce terme “d’exactions”.
Les risques du métier
En Nouvelle-Calédonie, certains me disent que le procureur de la République fait son métier ainsi que le président de la province Nord. D’autres me disent lire mes chroniques et ne pas partager ce que j’écris. Heureusement! Je suis suffisament philosophe pour prétendre ne pas faire de mes analyses une propagande à l’instar des mercenaires qui agissent en consultants pour les puissants de ce monde!
Puisque un procureur, un président de province font leur métier. Je vais exercer le mien, celui de philosophe. Je vais cribler les énoncés médiatisés sous traitement critique.
Les messages
M. Paul Néoutyine fait-il son métier de président de la province Nord quand il déclare en fin de séance de l’Assemblée de la province Nord ceci. (Je cite in extenso le commentaire colporté par le journal télévisé local , écrit et oral):
Le message de Paul Néaoutyine
En fin de séance, le président de la province Nord a commenté cette crise calédonienne. "Chacun devra prendre ses responsabilités", a déclaré Paul Néaoutyine. "La stratégie politique menée actuellement dans le pays n’a rien à voir avec le FLNKS", a aussi lancé le leader du Palika aux élus présents. Dont Daniel Goa, le dirigeant de l'Union calédonienne.
Ces propos peuvent être tenus pour fiables quand bien même la personne concernée se mure dans le silence médiatique décidant de n’accorder aucune interview. Le siège de l’Assemblée se trouve à proximité du chef-lieu de Koohné centre nord-ouest où un rééquilibrage économique est effectué depuis une vingtaine d’années. Un pôle de croissance économique autour de l’usine de transformation de minerai de nickel est administrée en majorité par les actionnaires de la Province nord. Le président a su gérer pour effectuer un matelas financier suffisant pour ne pas être sous tutelle. Les 250 millions de francs pacifique (un peu plus de 2 millions d’euros), votés pour aider les entreprises impactées (précisément l’agriculture et le tourisme), sont des dépenses budgétaires, consécutives aux destructions qui paralysent les circulations des biens et des marchandises. Au passage, un port en zone franche aurait permis de ne pas dépendre de Nouméa, centre économique et puissance centralisatrice de l’import export. On comprend la pointe de colère de la province Nord qui paye les pots cassés. Cependant, on est en droit de questionner le commentaire critique. La question soulevée en guise de conclusion ou de clôture faisait-elle partie de l’ordre du jour de l’Assemblée? Le président si respectable soit son savoir faire et son sens de la responsabilité ne sort-il pas du cadre et de son rôle de président de province pour parler au nom du FLNKS? Il est légitime du coup de se demander quelle est au juste la stratégie du FLNKS? Négocier ou entrer en négociation avec l’Etat et les autres partenaires politiques adversaires de la souveraineté-indépendance? Négocier sur quoi et à propos de quoi? Le congrès du FLNKS est reporté à une date ultérieure et le RDO est en charge de l’organiser avec une sécurité plus fiable par ces temps de tensions internes au sein du mouvement national. Le président de la province Nord représente-t-il ou parle-t-il au nom du FLNKS? Si oui, il le fait au nom d’une des quatres composantes, le Palika dont il fait partie. Le Palika l’a-t-il habilité à parler en son nom?
Exerçons notre métier de philosophe!
Un courant contemporain de la philosophie – celui de la philosophie analytique anglo-américaine, relayé en France par des universitaires qui travaillent sur les institutions du sens et la philosophie mentale (traduction de la notion de “mind”), s’affaire et s’occupe de philosophie du langage. L’analyse formelle des énoncés essaie d’évaluer leur sens et non-sens. Ce qui est dit est décrit à la lettre et en référence au contexte. L’énoncé est dit performatif dans un contexte, un contexte d’énonciation. Qu’est-ce qu’un énoncé performatif? Un acte de langage qui, prononcé par une personne habilitée à le faire, est entendu et implique une obéissance ou acquiescement. Un président de séance dit que la séance est levée sera écouté. Si une marchande de poissons ou une autre personne non habilitée prononce cet énoncé, elle ne sera pas entendue ni suivie. Je compléterai ces acquis philosophiques par la contribution de Jacques Lacan au langage. Reprenant à l’ancienne rhétorique une figure de style qui est la métonymie, Lacan montre que c’est une des élaborations du travail de l’inconscient et du rêve, à savoir prendre la partie pour le tout, ou le contenant pour le contenu. Je ne bois pas le verre mais le liquide contenu dans celui-ci. Quand je dis : “je bois un verre d’eau” c’est une métonymie. Je ne bois pas le verre (contenant) mais l’eau contenue dans le verre.
Lorsque Yves Dupas parle au nom de l’odre de la République dans les médias pour justiifer les comparutions immédiates et les transferts des personnes inculpéées en dehors du territoire, il parle en s’identifiant à la République. Les procédures judiciaires dont certaines contestées sont arbitraires – sont des décisions ordonnées au nom de la République. Certains philosophes du droit et de la politique parleront de raison d’Etat ou de terreur d’Etat légitime en régime d’exception.
(Il est 4h20 quand j’écris et les bruits des lacrymogènes se font plus proches).
Lorsque Paul Néaoutyine exprime un commentaire critique sur l’actuelle stratégie qui ne serait pas celle du FLNKS – commentaire supposé être adressé aux conseillers provinciaux de l’UC – il le fait au nom du FLNKS.
Mais un citoyen de la République française ou un militant nationaliste du FLNKS peuvent très bien rétorquer à Yves Dupas et Paul Néaoutyine une position symétrique inverse. Au nom de la République, je vous dis monsieur le Procureur, que vos ordres sont des désordres. Au nom du FLNKS, je vous dis, monsieur le président de la province Nord, que votre stratégie brille par son absence de stratégie. J’appellerai volontiers la posture du tenant lieu de ce discours ou de ces types de performatifs ce que les althuseriens- lacaniens en France conceptualisaient par “causalité métonymique”. En effet, incarnant une posture institutionnelle, le discours performatif produit des causes, ici le transfert de prisonniers et la non tenue du FLNKS.
Moi, Yves Dupas, j’incarne et parle au nom de la République et j’assume la responsabilité de mes actes et décisions, appliquer des gardes à vue massives, transférer des inculpés dans les prisons de France métropolitaine. (Stigmatiser les Kanak et laisser en liberté les Blancs auteurs d’exactions miliciennes).
Moi, Paul Néaoutyine, j’incarne et parle au nom du FLNKS et j’assume la responsabilité de dire que la stratégie actuelle n’est pas celle du FLNKS et que nous ne sommes pas responsables de l’irresponsabilité actuelle (de la CCAT et de l’UC).
Le performatif est une déclaration dont la force illocutoire est une forme de pouvoir. Dire c’est faire, c’est acter.
Ont-ils raison ou tort? Là n’est plus la question.
Mais peut-être plutôt que d’envoyer les forces de l’ordre sur le terrain faudra-t-il un jour employer une autre méthode. Plutôt que de couper la parole aux responsables CCAT, eût-il mieux valu un procès et une parole publique. Eût-il mieux valu les intégrer au FLNKS. Plutôt que de déclarer, perché.e.s en haut, peut-être serait-il temps que les élu.e.s redescendent et reviennent sur le terrain parler aux militant.e.s avant de vouloir monter négocier là-haut.
En bas, il y a aussi des mères, des péres, des enfants. Tous ne sont pas désireux de guerre et ont eux aussi le sens des responsabilités.
Les voitures civiles à usage militaire et policier
Je voudrais finir la chronique en queue de poisson.
Circulant dans Nouméa ce lundi dernier, je vois juste devant moi un quatre roues motrices tout neuf. Mon attention fut attirée par le fait que la voiture neuve n’avait pas encore de plaque d’immatriculation. Dedans, quatre mobiles casqués et armés. Il est possible de dire deux choses. D’une part, l’Etat réquisitionne des véhicules neufs importés finançant les profits des concessionnaires automobiles et d’autre part, ces procédés n’ont aucune apparence de la neutralité de la République. L’ordre républicain?
Avec les impôts des citoyens de la République!
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