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Publié par transit. la courte échelle

Préface pour Vingt-neuf visions dans l'exil de Brahim Hadj Slimane

                                                                                                                                       
    Tout est un corps : non, tout fait corps dès que le vif s’entoure d’une forme et l’anime et la dirige. Ainsi en va-t-il avec les mots quand un souffle les pénètre et leur donne un  mouvement qui, à la fois, est rythme et sens. De cette
coïncidence naît un organisme verbal que le souffleur dresse sur la page à mesure et qui, là, reste debout. Il est assez rare que cette posture s’affirme au point de déranger le regard toujours prêt à se contenter d’avoir identifié un poème.
Soudain, cela ne suffit plus comme si la forme verticale, tout en demeurant ce qu’elle paraît être, contestait pourtant cette apparence et la secouait si violemment de l’intérieur qu’elle en est rompue. C’est l’impression qu’éprouve bientôt le lecteur des 29 Visions de l’exil de Brahim Hadj Slimane. Cette impression est difficile à raisonner : on sent la station droite des «visions» autant qu’on la voit : elle est moins verticale que soulevée par une tension interne qui en torture l’élévation. D’où un trouble attribué d’abord au fait que le poème superpose, accumule des mots dans un équilibre menacé. Puis le lecteur se rend compte qu’il perçoit moins des mots que des angles ou même des os de langue sur lesquels la vision se reflète en multipliant ses éclats. On se promettait abusivement à partir du titre une suite de récits visionnaires, et voilà que Hadj Slimane invente un poème-prisme qui, sans cesse, projette des allusions, des suggestions, des évocations très brèves. Parfois, un socle de prose vient donner un support à la verticale et la vision s’élargit, prend du champ mais reste évasive.
Des noms, brusquement, font surgir des passants : Djaout,  Sénac, Kateb, tous considérables mais juste nommés : ce sont les mots-visages, parmi les mots-choses, les mots-douleur, les mots de l’oeil, de la mémoire ou du cœur.
On regarde l’hermès verbal qui les empile, on l’examine de haut en bas, en marquant des arrêts entre ses strates, et il en émane l’évidence d’une matière réfléchie, d’une matière travaillée pour construire – est-ce une ombre ou une doublure ? – une sorte de non-dit très présent qui trouvera son expression chez le lecteur.
Vingt-neuf / la falaise est sombre et.../ Silencieux / Pleurant / Souffrant / Rixe Revanche Rejet / Sur la falaise son cœur a mâché / Le malheur/ Le bonheur / Lâchage / Du cœur
On a beau jeter bas la pile de mots, lui imposer l’horizontale, ils se succèdent en exigeant tout de même silences et scansion. Une respiration s’impose : elle révèle que souffle et sens  toujours se tressent l’un avec l’autre si bien que l’absence d’effet dégage à la fin une émotion. Il ne faut pas confondre la pensée et la compréhension, celle-ci limite le sens pour en faire sa possession, alors que la pensée se renouvelle en s’émouvant de son partage.
                                                                                                                                              Bernard Noël 

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