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 la courte échelle. éditions transit

éditeur solidaire et associatif, art et politique, membre de l'Autre Livre

Sembene Ousmane à Marseille 1948-1960

Publié le 30 Novembre 2006 par Alain Castan in Notre catalogue

Sembene Ousmane a séjourné à Marseille de 1948 à 1960. Il y a été notamment docker, militant de la CGT et du Parti communiste. Il y a écrit son premier roman Le docker noir.
Deux rencontres l’une dans le cadre de “Lire en fête à Marseille” le 14 octobre 2006 et l’autre le 25 novembre 2006 à la BMVR Alcazar de Marseille ont évoqué cette importante période de sa vie.
Ce document présentent quelques éléments disponibles rassemblés à cette occasion.
                                                                         Alain  Castan


Samba Gadjigo qui est sur le point de publier une biographie  de Sembene Ousmane dit dans un interview récent au journal sénégalais Le Soleil  que les 12 ans passés à Marseille constituent la période décisive de sa vie.
En effet, que ce séjour à Marseille de Sembene Ousmane est doublement important. Important pour la connaissance l’œuvre de Sembene Ousmane et la compréhension de son évolution. Il va à partir de là, choisir sa voie vers la littérature et surtout le cinéma, important pour Marseille et son histoire car rares sont les œuvres, en dehors de celle, cinématographique, de Paul Carpita,  qui témoignent de cette période du mouvement ouvrier, de la vie et des luttes du port et des docks en particulier. Encore plus rares sont celles qui abordent la vie quotidienne misérable des travailleurs coloniaux dans notre ville en ces années d’après guerre, en pleine période d’essort des  révoltes anticoloniales.
Sembene Ousmane est né, dans une famille de pêcheur, en janvier 1923  à Ziguinchor en Casamance à 600 Km de Dakar, province rebelle, tout autant tournée vers la Guinée Bissau (alors portugaise) que vers le SénégaL
Envoyé à Dakar il va l’école primaire jusqu’à l’année du certificat d’étude où il est exclu, à l’âge 13 ans,  à la suite d’une altercation  avec le directeur.
Retour en Casamance, il est confié  à un oncle qui va avoir sur lui  une grande influence intellectuelle. Après sa mort il exerce à Dakar à nouveau divers métier, mécano, maçon, il suit les cours du soir, dévore du cinéma, et observe l’activité syndicale qui se développe au début des années 40.
En 1942 à 19 ans, il est mobilisé au 6° régiment d’artillerie coloniale et participe aux campagnes du Niger, du Tchad, d’Afrique du Nord, de France, il ira jusqu’à Baden Baden. C’est alors qu’il commence à prendre conscience du phénomène colonial.
Démobilisé en 1946, il assiste et participe au soutien à la grande grève des cheminots qui sera quelques années plus tard l’objet des Bouts de bois de Dieu. Il est le témoin de toute une série de mouvements qui vont ébranler l’appareil colonial.
A 25 ans en 1948, il s’embarque clandestinement sur le Hoggar, passe par Marseille, arrive à Paris, travaille 3 mois chez Citroën puis retour à Marseille où il travaille d’abord à CODER, suit quelques temps l’école de formation de fondeur qu’il doit quitter rapidement pour des problèmes de vue.
En 1949 il est embauché comme docker. Vite remarqué par la CGT, dont il devient membre du Conseil syndical des Ports et Docks, il participe à toutes les luttes, notamment contre les guerres de Corée et d’Indochine, il organise les marins et travailleurs africains, mais aussi les étudiants de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). Il adhère au Parti communiste en 1950, il y prend des responsabilités et suit les écoles du Parti.
Il en  restera membre jusqu’en 1960.
Il participe également aux activités du MRAP.
En 1958 il crée la section de Marseille du Parti africain de l’indépendance essentiellement avec des dockers et des étudiants, puis en 1959 une section du Mouvement de Libération de la Guinée portugaise et du Cap Vert.
Ces dix années passées à Marseille ne sont pas des années ordinaires.
Lorsque le jeune clandestin débarque c’est une période d’intense activité militante syndicale, politique et intellectuelle. C’est juste après les grandes grèves de 1947 que le ministre de l’intérieur le socialiste Jules Moch a qualifié d’insurrectionnelles et sévèrement réprimées. C’est l’époque des actions des dockers contre l’envoi du corps expéditionnaire français en Corée , contre la guerre d’Indochine, celle d’Henri Martin cet ouvrier de l’arsenal de Toulon accusé d’avoir saboté du matériel de guerre, de l’installation en Europe de l’Etat major de l’OTAN où les murs de Marseille sont couverts de US Go Home et de Ridgway la peste1 . En 1955 et 1956 c’est le mouvement des rappelés qui refusent d’embarquer pour l’Algérie. L’année 1956, année terrible, débute par la victoire du Front républicain aux élections législatives, espoir de paix vite déçu. Guy Mollet, Président du Conseil, cède devant les ultras de l’Algérie française. C’est le vote des pleins pouvoirs à son gouvernement par toute la gauche, y compris le Parti communiste, qui  précipitent l’intensification de la guerre, l’envoie du contingent en Algérie, la généralisation de la torture. L’année se termine par l’intervention militaire de l’URSS en Hongrie et l’expédition d’Israël, de la France et de la grande bretagne sur le Canal de Suez.
Deux ans plus tard c’est le coup de force du 13 mai 58 et le retour de De Gaulle au pouvoir.
Au Parti communiste et au travers de ces luttes Sembene Ousmane rencontre les intellectuels proches du Parti qu’ils en soient membres ou non.
Sur le Cours d’Estiennes d’Orves et dans le quartier, il y a le siège de la Marseillaise qui s’y trouve toujours, la fédération du Parti, rue Haxo, la librairie de la Renaissance, l’Université Nouvelle, les Cahiers du Sud, l’Action poétique, le Théâtre Quotidien de Marseille .
Sembene Ousmane  découvre la littérature négro-africaine et l’œuvre de Claude Mackay, d’origine jamaïcaine, lui aussi docker sur le port de Marseille, auteur de Banjo2. 
A partir de 1952 il commence à rassembler la matière de son premier roman le Docker noir3 dédié à sa mère. Le docker noir c’est  Diaw Falla,  qui, malgré la misère et la fatigue, dans ses heures de répit écrit un roman.  Publié en 1956 à compte d’auteur par les Editions Debresse.
Ce livre, certainement l’un des plus importants de l’œuvre de Sembene Ousmane non seulement pour connaître l’état d’esprit dans lequel se trouve le travailleur, militant révolté, en pleine période d’effervescence anticolonialiste, mais aussi pour connaître cette vie quotidienne autour du port, celle des travailleurs coloniaux en particulier, ces cafés et ces hôtels de Belsunce où ils se retrouvent
En même temps il écrit des textes poétiques publiés dans les premiers numéros de l’Action poétique : Libertés en 1956, Kothj-Barma en 1958, Communauté4 en 1959 dans le n°5 de la nouvelle série.
En 1957, son deuxième livre , O Pays mon beau peuple parait aux Editions Amiot Dumont5.
En 1960 Les Bouts de bois de Dieu6 aux Editions du Livre contemporain et rapidement en livre de poche , en 1961 Voltaïque7 recueil de nouvelles, dont l’une d’entre elles, Chaïba, a encore pour cadre à Marseille. Nouvelle oh combien significative de la pensée de Sembene Ousmane, de son désespoir et de sa révolte.
En 1960 il quitte Marseille.
Auparavant il a visité de nombreux pays d’Europe dont l’URSS en 57, puis la Chine et le Vietnam du Nord en 58.
En 1960 année de l’Indépendance du Sénégal ou plutôt de la Fédération du Mali regroupant le Mali actuel et le Sénégal, il retourne en Afrique dont il a été absent 12 ans, visite plusieurs pays nouvellement indépendants et participe à l’organisation du PAI au Sénégal.
En septembre 61 le ministère de la coopération signale le “ retour à Marseille de ce militant activiste, après deux ans passés au Sénégal vraisemblablement  sur ordre du PAI”.
Mais il n’est que de passage.
Au cours de ces déplacements il a pris conscience du peu d’influence de la littérature africaine. Désireux de se faire entendre par le plus grand nombre, Sembene Ousmane, choisit alors de s'exprimer à travers le cinéma. De retour à Paris,  après avoir consulté André Bazin et Georges Sadoul, il part étudier le cinéma en URSS. En 1963, il signe son premier court métrage, Borom Sarret, qui décrit le quotidien d'un charretier à Dakar. Il passe au long métrage trois ans plus tard avec La Noire de..., l'histoire d'une domestique noire maltraitée par ses patrons blancs. Couronné par le Prix Jean-Vigo, ce film est le tout premier long métrage produit et réalisé en Afrique noire8.
En 12 ans le clandestin du Hoggar, le docker devenu syndicaliste et militant communiste est devenu le grand écrivain et grand cinéaste qui a ouvert la voie à tous les cinéastes africains, mais il est resté l’homme révolté, ennemi résolue de toutes les formes d’obscurantisme et d’oppression, l’ardent défenseur de la femme africaine.

revu et corrigé le 04/01/2007

Notes

1. Matthew Bunker Ridgway (1895-1993) général américain. Le 11 avril 1951, il remplace le général MacArthur comme commandant en chef des forces des Nations unies durant la guerre de Corée. Il succède à Eisenhower, en 1952, comme commandant suprême des Forces alliées de l'OTAN. Le 28 mai 1952, sa venue à Paris provoquera une manifestation violente de protestations.
2. Publié en 1928 et réédité en 1999 par les éditions André Dimanche.
3. republié au moins à deux reprises par Présence africaine, actuellement épuisé devrait être réédité en 2007.
4. disponible à la Bibliothèque du CIPM. Centre de la Vieille Charité.
5. republié par Presses Pocket
6. idem
7  disponible chez Présence Africaine
8. La plupart des films de Sembene se trouvent un coffret de 6 DVD édité par La Médiathèque des trois mondes 63 bis rue du Cardinal Lemoine. 75005 Paris.
www.cine3mondes.com

Sources :
Sembene Ousmane. Le Docker noir. Editions Debresse. 1956
Sembene Ousmane. Voltaïque.Présence Africaine. 1961
Paulin Soumanou Vieyra ;  Sembene Ousmane, cinéaste.  Présence africiane.1972
Brigitte Bertoncelleo, SylvieBredeloup A la recherche du docker noir in Dockers de la Méditerranée à la Merdu Nord. Edisud. 1999
Interview de Sembene Ousmane  à l’Humanité 15 avril 2004
 http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-05-15/2004-05-15-393759
Interview  de Samba Gadjigo. Le Soleil.
http://www.lesoleil.sn/article.php3?id_article=18251


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