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éditeur solidaire et associatif, art et politique,

Frédérique Guétat-Liviani. La littérature irradiée d'Andréas Pfersmann : À la découverte d’une littérature vivante, débarrassée de tout exotisme.

Gravure Nigel Brown "Stop French Tests". 1995. ©Nigel Brown

Gravure Nigel Brown "Stop French Tests". 1995. ©Nigel Brown

Une réaction de Frédérique Guétat-Liviani à la publication de Littérature irradiée d'Andréas Pfersmann

 

En lisant ce livre, j’ai dû me rendre à l’évidence, je ne connais rien, absolument rien de la littérature polynésienne. Quand je dis : rien, c’est : rien. C’est à dire même pas le nom d’un auteur, même pas le nom d’une œuvre. La Polynésie, dans un angle mort. Jamais de nouvelles concernant sa littérature, sa scène artistique, ses mouvements sociaux.  D’elle, ne m’est parvenu que le regard posé par Gauguin, ses œuvres où transparait la beauté minérale de femmes déesses, statufiées, sans vie. Bien sûr je me souviens des essais nucléaires français en Polynésie, bien sûr je me souviens de manifestations ici pour les faire cesser. Je me souviens de leur reprise en 1995 et du centre culturel français à Hambourg où je me trouvais, de sa façade taguée durant la nuit pour protester contre la politique nucléaire de l’Etat français. Mais voilà, je n’ai rien su de plus. Je ne crois cependant pas être seule à vivre dans cette ignorance, c’est pourquoi la lecture de La littérature irradiée d’Andréas Pfersmann me semble de première nécessité. C’est un petit ouvrage, publié par les éditions La courte échelle-Transit, qui retrace la trajectoire de l’onde de choc des expérimentations nucléaires françaises dans la littérature polynésienne, néo-zélandaise et métropolitaine. 

Le livre s’ouvre sur un chant en langue tahitienne : Ta’ero ‘atomi. En regard, sa traduction Poison nucléaire. À partir de ce chant, le livre dévoile sa construction en déployant ses rayons à partir du cercle premier, les atolls de Mururoa et Fangataufa où eurent lieu les irradiations, vers les différents lieux au monde où une création littéraire spécifique a vu le jour à l’issu des expérimentations nucléaires françaises. C’est ainsi que l’auteur nous fait découvrir les premières traces laissées par ces essais dans les romans d’espionnage produits en Métropole à partir de 1966, date d’implantation du Centre d’expérimentation. Cette littérature métropolitaine prend pour décor la Polynésie française et développe le genre espionnage pour faire l’apologie de la présence française dans le Pacifique. La figure de l’ennemi est celle du contestataire, de l’illuminé ou de l’agent de puissances étrangères, œuvrant au déclin de la France. Dans cette littérature, les autochtones ne sont que des silhouettes fantomatiques totalement extérieures à l’intrigue. Au début des années 1970, se développe un autre courant, toujours dans le genre du roman d’espionnage mais véhiculant un message de contestation à l’encontre des essais nucléaires. Cependant les natifs de Polynésie française y demeurent des ombres sans pensée ni affect.
Une vingtaine d’années plus tard, c’est de Nouvelle-Zélande que nous vient Manawa Toa de Cathie Dunsford. Cette œuvre transgenre écrite initialement en anglais, s’enracine dans la langue maorie en lui empruntant de nombreux termes qui intègrent l’œuvre sans souci de traduction. L’entrelacement du roman d’espionnage et de l’ode aux luttes sororales, anticoloniales et écologiques créé une œuvre singulière où la Polynésie n’est plus un décor en carton-pâte mais bien un lieu de vie où les essais nucléaires viennent semer la maladie et la mort.

Dans sa dernière et plus longue partie, l’auteur nous ramène au cercle premier : Tahiti, lieu où cent quatre-vingt-treize essais nucléaires furent commis entre 1966 et 1996, Tahiti, lieu de la blessure profonde qui traverse les corps de génération en génération. 

L’île des rêves écrasés de Chantal T. Spitz et Mutismes de Titaua Peu sont les œuvres maîtresses inspirées par les essais nucléaires et écrites par des auteures autochtones. Dans cette dernière partie, Andréas Pfersmann nous éclaire sur l’évolution de la création polynésienne, enracinée dans la culture ancestrale tout autant que dans l’actualité politique. Les femmes y jouent un rôle déterminant et sont nombreuses à porter la voix, non seulement de leur peuple, mais aussi de leur Terre qui devient l’héroïne principale de l’œuvre. Car la Terre spoliée, accaparée, maltraitée, violentée, est un corps féminin qui, en lui, porte la souffrance de toutes les femmes colonisées. Il est à noter également que les œuvres polynésiennes présentées dans l’ouvrage, bien qu’ancrées dans une tradition millénaire, prennent des formes d’expression très contemporaines. Le roman côtoie la chanson, le théâtre, tout autant que la Performance. Performance, ou Poésie Action, qui fédère les arts et permet une transmission vers Tout le Monde comme le revendique la Performance collective créée à partir d’un poème de Chantal T. Spitz qui clôt l’ouvrage.
La lecture de La littérature irradiée d’Andréas Pfersmann ouvre l’angle de nos regards vers un point de vue inédit. Il nous invite à la découverte d’une littérature vivante, débarrassée de tout exotisme. Les vahinés, que la peinture avait rendu muettes, ont retrouvé la parole. Elles la livrent. 

À nous maintenant de savoir l’entendre.

Frédérique Guétat-Liviani*

Marseille, 7 juillet 2021.

*Poète, artiste plasticienne, fondatrice des éditons Fidel Anthelme X

 

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